Édito mai 2026 ›
Faire circuler l’expérience
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Guy LE CHARPENTIER
Co-Directeur de ReSanté-Vous
Posté le 12 mai 2026 dans
Édito
Le mot « vieux » est un étrange singulier. Il prétend désigner un groupe homogène, alors qu’il recouvre en réalité une multiplicité de mondes. Derrière ce mot se trouvent des corps qui fatiguent parfois, des mémoires qui résistent souvent, des trajectoires traversées par les métiers, les engagements, les pertes, les joies discrètes et les transformations intimes. Il y a bien sûr la sénescence, ce processus biologique du temps sur les organismes vivants. Mais il y a surtout ce que les années déposent d’expérience, de compétences, de patience, de lucidité, et parfois une forme de liberté nouvelle.
Dans Vieillir comme le bon vin1
, paru en 2021, nous défendions déjà cette idée simple : il n’existe pas une vieillesse, mais des vieillissements. Comme aucun vin ne ressemble parfaitement à un autre, chaque parcours de vie est une alchimie singulière faite de cépages, de terroirs, de conditions de vie, d’événements traversés, de rencontres et de temps de maturation.
Le « vieux » n’existe donc pas comme catégorie homogène. Il existe des vieillissements, multiples, situés, différenciés. Et c’est sans doute là un premier déplacement essentiel : cette diversité n’est pas une complexité à réduire, mais une réalité à comprendre et à prendre en compte dans nos organisations.
Car notre époque porte un paradoxe : jamais les générations n’ont cohabité aussi longtemps, jamais les parcours de vie n’ont été aussi longs et diversifiés… et pourtant, les espaces où les aînés peuvent réellement transmettre, débattre et contribuer semblent encore insuffisamment structurés.
Nous parlons beaucoup des personnes âgées. La question qui demeure, très concrètement, est celle-ci : dans quels espaces leur parole est-elle réellement prise en compte ?
Une société tient pourtant moins par ses dispositifs que par la circulation des expériences entre ceux qui la composent. Elle se construit par les récits transmis, les savoir-faire partagés, les doutes confrontés, les apprentissages croisés entre générations. Le patrimoine le plus structurant d’un territoire est souvent invisible. Il réside dans des manières de faire, de vivre, de réparer, de prendre soin, de s’adapter, de transmettre. Rien de cela n’apparaît dans les indicateurs classiques, et pourtant c’est ce qui maintient la cohésion sociale au quotidien.
C’est dans cette perspective que s’inscrit La Gazette des Bonnes Nouvelles2
. Chaque mois, des seniors accompagnés dans nos actions deviennent chroniqueurs. Ils écrivent, témoignent, racontent, transmettent des fragments de vie, des savoirs du quotidien, des regards sur le monde. À travers ces contributions, ce n’est pas seulement une parole individuelle qui s’exprime, mais un patrimoine vivant qui circule. Un aîné qui raconte n’est pas dans une posture de retrait. Il reste pleinement acteur d’un récit collectif en construction. Cette dynamique prend encore plus de sens lorsqu’elle s’ouvre à la rencontre entre générations.
L’an dernier, dans le cadre du Lab du sens collectif
, des étudiants en Bac Pro Service aux Personnes et Animation dans les Territoires d’Anglet ont échangé avec des colocataires seniors des maisons partagées Gurekin
autour de la prévention, de la santé et de la qualité de vie. La situation était simple en apparence : un temps d’échange entre jeunes et aînés. Mais ce qui s’y jouait était plus structurant. Les jeunes apportaient leurs projections et leurs questionnements sur l’avenir. Les aînés partageaient leurs expériences de transitions, de ruptures, d’adaptations, mais aussi les ressources acquises au fil du temps. Progressivement, les catégories habituelles se recomposaient. Les « vieux » n’étaient plus uniquement des personnes accompagnées. Les jeunes n’étaient plus uniquement porteurs du futur. Chacun devenait contributeur d’une réflexion commune.
C’est probablement cela qu’un territoire favorable au vieillissement devrait chercher à produire : non pas uniquement des réponses adaptées aux besoins, mais des espaces où l’expérience circule encore entre les générations.
Cette ambition traverse aujourd’hui les coopérations que nous développons avec les acteurs du médico-social, de la prévention et de l’économie sociale et solidaire, ainsi qu’avec les collectivités territoriales et plusieurs dispositifs nationaux comme le Service Civique Solidarité Seniors
qui vient de fêter ses 5 ans ou encore la coopération Monalisa
. Tous partagent une même conviction : le vieillissement doit être pensé comme un enjeu de société et de citoyenneté, et pas uniquement comme un enjeu de prise en charge.
À travers le 1er Workpackage de notre programme Encapacité
, nous explorons comment les territoires peuvent mieux soutenir l’autonomie et le pouvoir d’agir des personnes âgées. Et ce pouvoir d’agir commence souvent par un point fondamental : la possibilité de continuer à prendre la parole dans l’espace public.
Parler. Écrire. Transmettre. Questionner. Proposer.
Cela suppose d’ouvrir des espaces adaptés, lisibles, accessibles, où cette parole peut être accueillie et reconnue.
C’est également l’ambition portée par le Lab du sens collectif que nous copilotons avec le Gérontopôle Nouvelle-Aquitaine
: créer des temps de dialogue entre habitants, professionnels, élus, aidants, associations, jeunes et aînés, pour construire des réponses ancrées dans les réalités de vie. Dans cette perspective, prévenir ne consiste pas uniquement à limiter les risques de perte d’autonomie, mais aussi à renforcer les liens qui permettent à chacun de rester acteur de son parcours. Si vous souhaitez prendre part au débat et que vous habitez à proximité de Poitiers, Dax ou Périgueux rejoignez-nous3 en vous inscrivant à ces rencontres ouvertes à l’ensemble des acteurs des territoires : élus, professionnels, citoyens, étudiants, personnes âgées, aidants.
Car, au fond, faire société repose peut-être sur une chose simple mais exigeante : créer les conditions pour que les générations puissent encore se rencontrer, s’écouter et se reconnaître mutuellement comme légitimes à penser le présent.
NOTES
1 Billé, M., & Martz, D. (2021). Vieillir comme le bon vin. Dans Érès eBooks (p. 7‑10). https://doi.org/10.3917/eres.bille.2021.01.0007
2 La Gazette des bonnes nouvelles – ReSanté-Vous. (2026, 14 avril). ReSanté-Vous. https://www.resantevous.fr/la-gazette-des-bonnes-nouvelles/