Vendredi 3 juillet avait lieu le colloque « Pour une ville inclusive à tout âge : expression, participation et innovations pour les seniors », coorganisé par ReSanté-Vous et le Gérontopôle Nouvelle-Aquitaine dans le cadre du congrès La Santé à 360° de l’Université de Poitiers.
Car il ne s’agissait pas simplement de parler du vieillissement. Il s’agissait de parler de la ville. Ou plus exactement de cette immense invention humaine qui devrait permettre à chacun de continuer à vivre pleinement, quel que soit son âge. Car une ville ne commence jamais par ses bâtiments. Elle commence par les relations qu’elle autorise. Elle se mesure moins à la hauteur de ses immeubles qu’à la qualité des regards qui s’y croisent. Et c’est précisément cette idée qui a traversé l’ensemble de cette journée.
Trois institutions, une même promesse
L’ouverture du colloque donnait immédiatement le ton. Trois institutions prenaient successivement la parole. Trois responsabilités. Trois échelles d’action. Mais la même ambition de construire une société qui ne laisse personne au bord du chemin des âges.
Anthony BROTTIER, maire de Poitiers et président de Grand Poitiers, a rappelé avec conviction que l’inclusion ne peut concerner uniquement les personnes âgées. Elle doit irriguer toute la vie de la cité, depuis les aires de jeux pour les enfants jusqu’à l’adaptation des équipements sportifs, culturels et des espaces publics. Une ville inclusive ne segmente pas les générations, elle doit les relier. Elle pense les parcours de vie comme un continuum.
Lydie BODIOU, vice-présidente de l’Université de Poitiers, a rappelé que l’université est bien davantage qu’un lieu de transmission académique. Elle est aussi un espace de rencontres, d’émancipation et de santé. À travers l’Université Inter-Âges, elle devient un lieu où les savoirs prolongent les existences, entretiennent les curiosités et nourrissent le lien social. Car apprendre est peut-être l’une des plus belles façons de rester vivant.
Laurence VALLOIS-ROUET, conseillère régionale de Nouvelle-Aquitaine, a rappelé l’engagement pionnier de la Région dans la démarche Région Amie des Aînés, faisant de la Nouvelle-Aquitaine la première région française engagée vers cette reconnaissance. Une démarche qui ne consiste pas à créer des politiques pour les personnes âgées, mais avec elles, en faisant du vieillissement une richesse collective plutôt qu’un défi sectoriel.
Trois interventions différentes. Trois langages. Mais une même conviction : la prévention se construit bien avant les soins. Elle commence dans la manière dont nous dessinons nos territoires.
Quand l’architecture devient un soin
Puis Nadia SAHMI est venue déplacer les lignes. Architecte. Philosophe. Mais surtout, comme elle aime le dire, « utopiste pragmatique ». Sa conférence a ouvert un horizon rarement exploré. Et si l’architecture était un instrument de paix ?
Et si nos rues pouvaient soigner autant qu’elles fatiguent ? Et si les bâtiments influençaient notre santé mentale autant que nos comportements ? Son manifeste nous invite à regarder autrement les territoires, non plus comme une accumulation de murs, mais comme une succession d’expériences humaines. Elle nous rappelle que les fragilités ne sont pas des anomalies à corriger. Elles sont les révélateurs silencieux de ce qui fonctionne mal pour tout le monde.
Les personnes âgées, les personnes en situation de handicap, les personnes hypersensibles ou simplement fatiguées deviennent alors les meilleurs experts de la ville. Non pas parce qu’elles seraient « différentes ». Mais parce qu’elles perçoivent, avant les autres, les détails qui empêchent de vivre pleinement. Une marche trop haute. Un banc absent. Une place sans ombre. Une signalétique confuse. Une ville qui oblige à accélérer. Toutes ces petites violences ordinaires finissent par produire de l’exclusion.
À l’inverse, une ville qui accepte les rythmes, la lenteur, la diversité des corps et des usages devient une ville qui prend soin de tous. Comme l’écrit Nadia SAHMI, les fragilités adoucissent le monde. Elles sont peut-être notre plus grande chance de réinventer les territoires.
Vieillir devient une politique de coopération
La première table ronde, animée par Anne CRÉQUIS, directrice du Gérontopôle Nouvelle-Aquitaine, a permis d’illustrer concrètement la manière dont les politiques publiques peuvent devenir un véritable levier de transformation pour construire des territoires plus inclusifs.
Le rôle du Réseau Francophone des Villes Amies des Aînés a notamment été présenté à travers sa démarche de labellisation « Ami des Aînés », déclinée à différentes échelles, de la région aux communes rurales.
Anne CRÉQUIS a salué le caractère pionnier de la Nouvelle-Aquitaine, première région française engagée dans cette démarche de labellisation, grâce au travail porté par Nadège DUBERNARD et les services de la Région, en synergie avec Raphaël ROGAY et les équipes du Gérontopôle. Elle a également rappelé la contribution essentielle du Lab du sens collectif, qui vient nourrir cette dynamique territoriale en donnant une place centrale à l’expression citoyenne et à la participation des personnes âgées.
Après cette présentation à l’échelle régionale, la commune de Valence-en-Poitou, récemment labellisée Or, a partagé son expérience. Représentée par Laëtitia POUVREAU, maire de la commune, et Laurence DE CHÉRISEY, cheffe de projet Petite Ville de Demain et revitalisation des territoires, elle a témoigné de la manière dont une commune rurale peut faire du vieillissement un véritable projet de territoire.
La force de notre démarche repose avant tout sur la concertation, mais aussi sur la cohérence et la transversalité de notre plan d’action, construit autour des différentes dimensions du bien-vieillir.
Parmi les initiatives emblématiques, figure le village senior : pensé comme une véritable porte d’entrée vers le bien-vieillir, intégrant notamment des actions de prévention de l’isolement. Le Point Café de la Maison des Sages en constitue un lieu pivot, favorisant les rencontres, les échanges et le lien social.
La commune développe également de nombreuses actions complémentaires : le déploiement du transport solidaire pour faciliter les mobilités du quotidien, la concertation citoyenne autour du choix de bancs publics adaptés avec accoudoirs hauts grâce à des ateliers de design thinking, le projet intergénérationnel « La mémoire des sages » avec les collégiens, ou encore la création d’un logo intergénérationnel avec les jeunes du Conseil de Vie Collégienne.
À travers cette expérience, les échanges ont montré qu’une ville amie des aînés ne se résume pas à développer de nouveaux services. Elle engage une réflexion globale sur l’aménagement du territoire, la mobilité, l’habitat, l’accès à l’information, le lien social, la culture et la participation citoyenne.
L’objectif est de permettre à chacun de continuer à vivre, agir et contribuer pleinement à la vie locale en avançant en âge.
Car la démarche repose avant tout sur la co-construction. Les personnes âgées ne sont pas uniquement destinataires des politiques publiques : elles participent au diagnostic, identifient les besoins et contribuent à l’élaboration des plans d’action.
Leur parole devient alors une ressource essentielle pour concevoir des territoires plus accessibles, plus inclusifs et davantage attentifs aux usages réels de leurs habitants.
Coopérer plutôt qu’empiler les dispositifs
La seconde table ronde fut une illustration concrète de cette intelligence collective en action.
Le professeur René ROBERT a rappelé avec force qu’aucune politique ne devait désormais se construire « pour les vieux sans les vieux ». Il a évoqué sa propre transition de vie, entre son rôle de chef du service de réanimation du CHU de Poitiers et cette nouvelle étape consacrée à l’écriture, à son engagement d’élu et à son implication au sein du Conseil national autoproclamé de la vieillesse (CNaV).
Son parcours constitue une illustration forte du pouvoir d’agir après la retraite : non pas une mise en retrait, mais une nouvelle manière de contribuer à la société. Cette conviction a résonné tout au long des échanges.
Les directeurs des centres socioculturels de Vouillé, de la Blaiserie et des Trois Cités ont ensuite montré comment le quotidien pouvait devenir un véritable laboratoire permanent du vivre-ensemble.
À travers les visites de convivialité, les actions de lutte contre l’isolement, les activités intergénérationnelles, la médiation numérique, l’accompagnement à la santé ou encore le développement de l’engagement citoyen des habitants âgés, ils démontrent que les seniors ne sont pas seulement des bénéficiaires des politiques publiques : ils en deviennent des acteurs à part entière.
Pour donner vie à cette philosophie, Liliane et Marie-Jo, deux adhérentes des maisons de quartier, ont présenté la démarche de création de leur « Petit guide que j’aurais moi-même aimé trouver ».
Ce fascicule, conçu par des seniors pour des seniors, décrypte les sigles, les dispositifs et les services existants afin de rendre l’information plus accessible. Ce témoignage authentique illustre une démarche citoyenne : des habitants engagés qui mettent leur expérience au service des autres pour accompagner les personnes confrontées à la perte d’autonomie ou à des situations de vie complexes. Ce guide offre ainsi des repères, du soutien et des pistes concrètes pour construire ensemble des réponses adaptées.
Angélique GIACOMINI, déléguée générale adjointe de MONALISA, a rappelé combien l’isolement constitue aujourd’hui un déterminant majeur de santé.
L’isolement des personnes âgées concerne désormais l’ensemble des territoires. Derrière les situations de solitude se jouent des enjeux essentiels de santé, de citoyenneté, de participation sociale et de cohésion territoriale.
Mais surtout, Angélique GIACOMINI a insisté sur une idée fondamentale : personne ne peut lutter seul contre la solitude. Ni les associations. Ni les collectivités. Ni les bénévoles. Ni les citoyens. C’est l’alliance des acteurs, la capacité à créer des coopérations durables et à agir ensemble qui constitue aujourd’hui une véritable politique publique.
Cyrille GALLION, directeur du CIF-SP, est ensuite venu rappeler qu’une relation d’entraide ne peut jamais être une relation descendante. « Le bénévole n’aide pas. Il rencontre. » Cette nuance change profondément la manière de penser la solidarité.
À travers son dispositif de transport solidaire, le CIF-SP construit une réponse fondée sur la réciprocité et la confiance. Des chauffeurs bénévoles mettent leur temps et leur véhicule à disposition de personnes rencontrant des difficultés de mobilité, non pour se substituer aux services existants, mais pour compléter les solutions lorsque celles-ci sont insuffisantes ou inexistantes. Derrière chaque trajet se crée bien davantage qu’un déplacement : une rencontre, une conversation, une présence. Le transport devient alors un véritable outil de participation sociale et de maintien dans la vie du territoire.
Jean-Luc BARBIER, ancien directeur d’EHPAD, fortement engagé et « empêcheur de tourner en rond », a également témoigné de son parcours. Il a expliqué comment il avait souhaité mettre cette énergie au service de son territoire, en tant qu’élu et bénévole.
Il a néanmoins souligné combien le regard porté sur le retraité pouvait encore différer de celui porté sur l’actif. Son engagement actuel dans le transport solidaire lui apporte aujourd’hui une grande satisfaction et nourrit pleinement son sentiment d’utilité sociale.
Cette logique de coopération se retrouve également dans la conception même du dispositif : communes, associations locales, bénévoles et habitants co-construisent ensemble les réponses aux besoins de mobilité.
Le service n’est pas pensé pour les personnes fragiles, il est pensé avec elles.
Progressivement, un fil rouge est apparu mettant la coopération non pas qu’un supplément d’âme mais une réelle compétence territoriale.
Face au vieillissement démographique, les territoires les plus résilients ne seront pas nécessairement ceux qui disposeront du plus grand nombre de dispositifs, mais ceux qui sauront relier les acteurs, reconnaître les savoirs d’expérience des habitants et créer les conditions d’une responsabilité partagée.
Faire société en avançant en âge n’est plus l’affaire d’un secteur spécialisé. C’est désormais un projet collectif.
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L’après-midi : quand les idées deviennent intelligence collective
L’après-midi, la théorie a laissé place à l’expérience. Le Lab du sens collectif n’est pas un atelier participatif de plus. Il repose sur une intuition simple. Les meilleures réponses naissent rarement entre personnes qui pensent la même chose. Elles émergent lorsque des expériences très différentes acceptent de dialoguer.
Autour de chaque table se retrouvaient des personnes âgées, des élus, des étudiants, des chercheurs, des professionnels de santé, des responsables associatifs, des citoyens et des acteurs de terrain. Aucun ne détenait la solution. Mais chacun possédait un morceau du problème.
À partir de situations réelles exprimées par des seniors poitevins, les groupes ont exploré les freins rencontrés au quotidien : se déplacer, rester actif, trouver sa place dans la vie sociale, accéder à l’information, préserver son autonomie, continuer à participer aux décisions locales.
Le processus du Lab inverse les habitudes. On ne commence pas par chercher des solutions. On apprend d’abord à écouter. À suspendre son expertise. À accueillir le point de vue de l’autre. À accepter que plusieurs vérités puissent coexister. Puis, progressivement, les idées circulent. Les disciplines se mélangent. Les expériences s’enrichissent. Et les réponses cessent d’appartenir à quelqu’un. Elles deviennent communes. Comme souvent, la diversité n’a pas compliqué la réflexion. Elle l’a rendue plus intelligente. Cette méthode, développée depuis plusieurs années par le Lab du sens collectif, démontre que la coopération n’est pas seulement une valeur. Elle est une méthode de production de connaissances. Une manière de fabriquer des politiques publiques plus proches de la vie réelle.
Habiter ensemble le temps
Au fond, cette journée n’a jamais réellement parlé du vieillissement. Elle a parlé de notre manière d’habiter le temps. Car chacun, s’il a la chance de vivre longtemps, deviendra un jour cette personne âgée pour laquelle il construit aujourd’hui les territoires.
Les politiques de l’enfance, de la jeunesse, du handicap, de la culture, du sport, de la mobilité ou de l’habitat finissent toujours par se rejoindre. Elles racontent une seule histoire. Celle d’une société qui choisit d’avancer ensemble. La coopération apparaît alors comme la plus grande innovation sociale de notre époque. Parce qu’elle refuse de choisir entre les savoirs. Entre les générations. Entre les institutions. Entre les citoyens. Elle préfère les relier.
Comme l’écrivait Michel SERRES, l’intelligence ne réside pas dans la possession du savoir mais dans la qualité des liens que nous savons tisser.
À Poitiers, durant cette journée, beaucoup de liens se sont créés. Et peut-être est-ce là que commence véritablement une ville amie des aînés. Dans cette capacité à fabriquer, ensemble, des territoires où chacun pourra continuer à dire, quel que soit son âge : « Ici, j’ai encore toute ma place. »
ReSanté-News - Mai-juin 2026
Slide
Édito › Faire circuler l'expérience
Dossier › Programme Encapacité : le défi des collectivités
Colloque › Pour une ville inclusive à tout âge
Récit › Tisser des liens pour s’entraider...
Regard extérieur › Pierre-Olivier LEFEBVRE, Délégué Général du RFVAA
Reportage › Transis Lab : retour sur l'expérimentation à Orthez
Rétrospective › L’actu ReSanté-Vous de mars à mai 2026 (article à venir)
Revue de presse › Décembre 2024 à février 2025
Le Lab du sens collectif › Inscription au colloque de restitution
Éclaireurs 2026 › Clôture du défi le 8 juillet
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