Du « prendre en charge » au « faire avec » : repenser le vieillir ensemble à l’échelle des territoires
Face au vieillissement de la population, les collectivités sont confrontées à un défi de fond : repérer et accompagner les situations de fragilité sans réduire les personnes âgées à leurs difficultés. L’enjeu n’est pas seulement de mieux organiser les dispositifs d’aide ou de soin, mais de créer des environnements qui permettent aux seniors de rester acteurs de leur vie, de leurs choix et de leurs liens sociaux.
C’est dans cette perspective que s’inscrit l’axe de notre programme ENCAPACITÉ – territoire et collectivité, porté par ReSanté‑Vous. Ce volet du programme vise à analyser comment les territoires peuvent mieux soutenir l’autonomie et le pouvoir d’agir des seniors, en s’appuyant sur les ressources locales, les dynamiques collectives et la participation des habitants eux-mêmes.
L’ambition est claire : passer d’une logique centrée sur la dépendance à une approche territoriale de la prévention, de l’inclusion et du “faire avec”.
Des territoires qui soutiennent réellement le pouvoir d’agir
Le vieillissement ne se résume pas à une question de santé ou de perte d’autonomie. Ce qui compte aussi, c’est la possibilité concrète de continuer à choisir, participer, se déplacer, rencontrer d’autres personnes, avoir une place dans la vie locale. Dans cette logique, les territoires ne peuvent plus être considérés comme de simples cadres administratifs. Ils deviennent des milieux de vie capables — ou non — de soutenir l’autonomie et la participation sociale.
Les travaux d’Angélique GIACOMINI, de Nadia SAHMI ou encore d’Anne-Bérénice SIMZAC montrent combien l’environnement influence les possibilités d’agir des personnes âgées : habitat, mobilité, commerces de proximité, espaces publics, vie associative ou relations de voisinage façonnent directement le quotidien.
Pour les professionnels de terrain, cette approche change profondément le regard porté sur le vieillissement. Il ne s’agit plus seulement de “prendre en charge” une personne, mais de créer les conditions qui lui permettent de continuer à agir dans son environnement.
Donner la parole aux seniors du territoire
Les premières expérimentations de cet axe « territoire et collectivité » montrent que la participation des seniors ne se décrète pas. Elle se construit dans des espaces concrets, accessibles et fondés sur la confiance. À Périgueux (24), une vingtaine de seniors se sont réunis au tiers-lieu intergénérationnel de l’Ostalet dans le cadre d’un atelier Prév A’Lab. À Dax (40), d’autres habitants ont participé à une démarche similaire au Village Landais Henri Emmanuelli. Ces temps d’échange ont permis aux participants d’exprimer leurs besoins, leurs envies, mais aussi leurs propres solutions pour mieux vieillir sur leur territoire.
Ce type d’atelier montre un point essentiel : les personnes âgées s’engagent davantage lorsqu’elles sont consultées, sollicitées et reconnues comme légitimes pour parler de leur quotidien (4e baromètre Réseau Francophone des Villes Amies des Aînés « Ce que veulent les vieux ? »). La prévention devient alors beaucoup plus qu’un discours sur la santé. Elle touche à la vie dans son ensemble : sortir de chez soi, jardiner, faire ses courses, promener son chien, participer à une activité locale, garder des liens sociaux ou continuer à se sentir utile. Autrement dit, le bien vieillir ne se limite ni à l’activité physique ni à la nutrition. Il repose sur une approche globale de la vie quotidienne.
Enseignement #1 : Les seniors deviennent acteurs lorsqu’on leur donne une vraie place.
Trouver les éléments moteurs pour inciter à devenir acteur·rice
Les investigations menées dans nos premiers travaux mettent aussi en évidence un autre levier central : la place de la relation de confiance. Dans de nombreux territoires, les actions de prévention peinent à mobiliser lorsqu’elles restent trop institutionnelles ou descendantes. À l’inverse, les démarches qui fonctionnent le mieux sont souvent celles qui s’appuient sur des relations déjà existantes : associations locales, professionnels connus, bénévoles engagés ou habitants-relais.
L’expérience du programme TaPasS à Villefagnan (16) illustre bien cette dynamique. Les participants s’engagent plus facilement lorsqu’ils sont invités par des personnes qu’ils connaissent déjà ou lorsqu’ils rencontrent des pairs ayant vécu des expériences similaires. Cette logique de “recrutement par les pairs” apparaît aujourd’hui comme un levier particulièrement efficace pour sensibiliser plus largement les seniors à la prévention santé.
Les événements locaux jouent également un rôle important : forums, ateliers collectifs, cafés-rencontres ou animations de proximité constituent souvent des portes d’entrée plus accessibles que les dispositifs classiques. Lorsqu’ils intègrent une dimension conviviale et ludique, ces temps de rencontre favorisent davantage l’engagement des participants. L’approche par le jeu, les défis collectifs, les animations interactives ou les activités partagées permet de créer un climat de confiance, de réduire les appréhensions et de rendre la prévention plus accessible au quotidien. Ces formats facilitent les échanges entre habitants, stimulent la participation et permettent d’aborder des sujets parfois sensibles de manière plus simple et plus positive.
Enseignement #2 : La relation de confiance est le véritable moteur de l’engagement.
Rechercher une approche transversale des politiques du vieillissement
L’axe « territoire et collectivité » du programme ENCAPACITÉ montre également que les territoires disposent déjà de nombreuses ressources favorables au bien vieillir. Le véritable enjeu réside moins dans la création de nouveaux dispositifs que dans leur capacité à être reliés, coordonnés et rendus lisibles pour les habitants. Depuis la loi ASV (loi relative à l’Adaptation de la Société au Vieillissement), les Conférences des financeurs de la prévention de la perte d’autonomie (CFPPA) jouent un rôle important de coordination et de financement des actions départementales de prévention. Mais, dans les faits, les approches restent encore très sectorisées. Les actions liées à l’activité physique, à la nutrition, à la lutte contre l’isolement, au sommeil, à la santé mentale ou à la participation sociale sont souvent pensées séparément, portées par des acteurs différents, avec leurs propres logiques et dispositifs. Chaque spécialiste intervient dans son champ, sans toujours créer de passerelles avec les autres dimensions de la santé.
Or, les réalités vécues par les seniors ne fonctionnent pas “en silo”. Une personne peut retrouver l’envie de sortir grâce à une activité culturelle, reprendre confiance à travers un atelier collectif, améliorer sa mobilité en retrouvant des liens sociaux ou adopter de nouvelles habitudes alimentaires parce qu’elle participe à un jardin partagé. Les dimensions physiques, psychiques, sociales et environnementales de la santé sont profondément liées.
Cette approche rejoint les principes d’une santé globale inspirée du concept de One Health, qui rappelle que la santé humaine dépend aussi des environnements de vie, des relations sociales, des habitudes quotidiennes et de la qualité des interactions avec son territoire. Dans le champ du vieillissement, cela implique de dépasser une prévention centrée uniquement sur les risques ou les pathologies pour construire des parcours plus transversaux, plus ouverts et davantage fondés sur les envies des personnes.
La question devient alors essentielle : qui crée les liens entre ces différents univers ? Qui permet aux seniors d’avoir une vision globale des possibilités qui existent sur leur territoire ? Et surtout, comment permettre à chacun de choisir les formes d’engagement qui lui correspondent le mieux, selon ses besoins, ses envies, ses capacités ou sa sensibilité du moment ? L’ouvrage Intégrer le vieillissement dans les politiques publiques rappelle d’ailleurs la nécessité d’une approche transversale et coordonnée des politiques du vieillissement. Pour les collectivités, cela implique de renforcer les coopérations entre CCAS, services autonomie, bailleurs, centres sociaux, professionnels de santé, associations, élus locaux et acteurs économiques. Ce sont souvent ces alliances locales qui permettent de transformer une offre dispersée en véritable stratégie territoriale du “vieillir ensemble”.
Enseignement #3 : Le vieillissement concerne tous les secteurs du territoire.
Connaître les publics et les usages de chacuns
Nos premières expérimentations rappellent également une réalité importante : les seniors ne constituent pas un groupe homogène. Certains sont très engagés dans la vie locale, d’autres sont aidants, isolés, éloignés des dispositifs ou peu en confiance avec les institutions. Les démarches de consultation classiques touchent souvent les personnes déjà visibles et déjà mobilisées.
L’enjeu est donc d’aller vers celles et ceux qu’on entend le moins.
Cela suppose :
des formats de participation plus souples ;
des temps d’échange informels ;
des espaces intermédiaires de confiance ;
une reconnaissance des savoirs d’usage ;
des démarches ancrées dans les lieux de vie du quotidien.
La participation devient alors un véritable outil d’inclusion, et non un simple principe affiché.
Enseignement #4 : Aller vers les personnes les moins visibles reste un défi majeur.
Une recherche et développement sociale ancrée dans l’action
Cet axe de travail repose sur une démarche de recherche pragmatique, fondée sur l’expérimentation en conditions réelles. L’objectif n’est pas de produire un modèle théorique unique, mais d’observer ce qui fonctionne sur les territoires, dans quels contextes et avec quelles conditions de réussite.
Plusieurs outils sont aujourd’hui en structuration :
une grille de caractérisation des territoires permettant d’analyser le niveau de développement des démarches de prévention centrées sur la personne ;
le dispositif Prév A’Lab, qui recueille les situations vécues et facilite la co-construction de solutions locales ;
des expérimentations menées autour d’une approche globale de la prévention santé avec le programme TaPasS.
Une maison de santé tournée vers une approche préventive et inclusive.
Toutes poursuivent une même ambition : faire en sorte que les personnes âgées ne soient pas seulement bénéficiaires des politiques publiques, mais pleinement actrices des dynamiques locales qui les concernent.
Une transformation collective du regard et des pratiques
Les expériences déjà engagées par ReSanté-Vous — Ville amie des aînés, Mon Village A’Venir, TaPasS, Actiduo ou encore le Lab du sens collectif — montrent qu’une offre territoriale intégrée peut se construire à partir des ressources déjà présentes localement, à condition de mieux les relier et de leur donner une vision commune.
Au fond, c’est bien cela qui est en jeu : faire du vieillissement un véritable objet de politique publique territoriale, pensé de manière transversale, au croisement de la santé, du lien social, de l’habitat, de la mobilité et de la citoyenneté.
Pour les acteurs de terrain, cela suppose un changement de regard autant qu’un changement d’organisation. Et pour les collectivités, cela ouvre la voie à des réponses plus cohérentes, plus inclusives et plus proches des réalités de vie des habitants.
ReSanté-News - Mai-juin 2026
Slide
Édito › Faire circuler l'expérience
Dossier › Programme Encapacité : le défi des collectivités
Récit › Tisser des liens pour s’entraider... (article à venir)
Regard extérieur › Pierre-Olivier Lefebvre, Délégué Général du RFVAA (article à venir)
Reportage › Transis Lab : retour sur l'expérimentation à Orthez (article à venir)
Rétrospective › L’actu ReSanté-Vous de mars à mai 2026 (article à venir)
Revue de presse › Décembre 2024 à février 2025
Le Lab du sens collectif › Inscription aux ateliers
Éclaireurs du Tour 2026 › Début du défi le 4 juin
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