Retour sur une expérimentation collaborative menée avec Office 64 de l’Habitat dans le cadre de TRANSIS LAB
L’isolement social s’installe rarement d’un seul coup. Il progresse souvent silencieusement, dans les habitudes qui se réduisent, les sorties qui deviennent moins fréquentes, les liens qui s’espacent, les sollicitations qui disparaissent. Certaines personnes âgées vivent seules, parfois depuis longtemps, sans forcément exprimer une demande d’aide. Elles ne se reconnaissent pas toujours comme isolées, et pourtant leur quotidien peut progressivement se fragiliser.
Face à ces réalités souvent invisibles, les bailleurs sociaux occupent une place singulière. Présents dans les lieux de vie, en proximité avec les locataires, ils peuvent percevoir des signaux faibles que d’autres acteurs ne voient pas toujours : une personne moins présente dans les espaces communs, des habitudes qui changent, une situation qui inquiète un voisin, une difficulté qui semble s’installer dans le quotidien. Leur rôle ne se limite donc pas à la gestion du logement. Ils peuvent devenir des acteurs essentiels du repérage, de l’alerte, de l’orientation et, plus largement, de la prévention.
C’est à partir de cette intuition que ReSanté-Vous et Office 64 de l’Habitat ont engagé, à Orthez, une expérimentation autour du repérage et de l’accompagnement des fragilités sociales des locataires âgés. Cette action s’inscrit dans le cadre de TRANSIS LAB, un projet européen transfrontalier consacré au vieillissement, à l’innovation sociale et à la coopération entre territoires.
L’objectif ne se limitait pas à identifier des situations d’isolement. Il s’agissait surtout de comprendre comment, à partir de ces situations repérées par le bailleur, il était possible de recréer du lien, de soutenir les capacités des habitants et de leur permettre de redevenir acteurs de leur santé, de leurs envies et de leur quotidien.
Comme le résume l’un des acteurs du projet dans la vidéo :
« L’idée, ce n’était pas seulement de repérer des fragilités. C’était surtout d’aller à la rencontre des personnes, de comprendre leur quotidien, et de voir avec elles ce qui pouvait être remis en mouvement. »
L’habitat comme lieu de prévention
Le logement est souvent considéré comme un espace privé, intime, parfois difficile à approcher. Mais il est aussi un lieu central du vieillissement. C’est là que se construisent les routines, que se maintiennent ou se perdent certaines autonomies, que se vivent les fragilités du quotidien. C’est aussi depuis le logement que peuvent se recréer des liens avec le voisinage, le quartier, les services de proximité ou les acteurs du territoire.
Dans cette expérimentation, Office 64 de l’Habitat a joué un rôle de premier plan. Sa connaissance des résidences, des quartiers et des locataires a permis d’identifier des situations qui, sans cette proximité, seraient probablement restées en dehors des radars habituels de l’action sociale ou médico-sociale.
Le bailleur social devient ici un partenaire de prévention. Il ne remplace pas les professionnels de santé, les travailleurs sociaux ou les acteurs de l’accompagnement, mais il ouvre une porte. Il rend possible une première attention. Il permet de faire le lien entre une situation repérée et une démarche d’aller-vers plus approfondie.
« En tant que bailleur, nous avons une proximité avec les locataires. Nous ne sommes pas des professionnels du soin, mais nous pouvons repérer des situations, alerter, orienter et travailler avec des partenaires capables d’aller plus loin dans l’accompagnement. »
Cette complémentarité entre bailleur social et acteur de prévention permet de dépasser une logique de simple signalement. Le repérage devient alors une porte d’entrée vers une démarche plus globale, centrée sur la personne, son environnement, ses habitudes, ses freins, mais aussi ses ressources.
Aller vers sans imposer
Repérer l’isolement social ne suffit pas. Encore faut-il entrer en relation.
C’est sans doute l’un des points les plus sensibles de ce type de démarche. Comment aller vers une personne qui n’a rien demandé ? Comment ouvrir une discussion sans donner le sentiment d’une intrusion ? Comment aborder des fragilités sans réduire la personne à ses difficultés ?
L’expérimentation menée à Orthez s’est appuyée sur une approche progressive, respectueuse, sans injonction. Il ne s’agissait pas d’arriver avec un programme déjà construit, mais de créer les conditions d’une première rencontre.
Dans cette logique, l’outil Madeleine Papote a joué un rôle précieux. Pensé comme un support de mise en relation, il permet d’engager la conversation autrement. À partir de souvenirs, d’anecdotes, d’expériences de vie ou de questions simples, il ouvre un espace plus naturel, plus chaleureux, moins institutionnel.
Madeleine Papote permet de sortir d’un entretien classique centré sur les manques ou les besoins. L’outil invite à parler de soi, de son histoire, de ce qui a compté, de ce qui fait encore envie. Il facilite une rencontre à hauteur de personne. Il aide à créer une première confiance, indispensable pour aborder ensuite les sujets plus sensibles : l’isolement, la mobilité, la santé, les habitudes de vie, les liens sociaux ou les difficultés du quotidien.
« On ne peut pas arriver chez les personnes avec un programme tout prêt. Il faut d’abord écouter. Comprendre ce qui est important pour elles. Parfois, une simple discussion permet déjà de faire émerger quelque chose. »
Dans cette démarche, Madeleine Papote n’est pas un simple outil d’animation. C’est un médiateur de relation. Il permet de passer d’une logique de repérage à une logique de rencontre. Il remet la personne au centre, non pas comme “bénéficiaire” d’un dispositif, mais comme habitante, porteuse d’une histoire, d’expériences, de souvenirs, de capacités et d’envies.
Les échanges menés avec les locataires ont ainsi permis de mieux saisir les réalités vécues : le sentiment d’isolement, les difficultés de mobilité, la perte de confiance, la peur de sortir, l’éloignement des proches, mais aussi les envies encore présentes, les ressources personnelles, les souvenirs d’activités passées ou les liens de voisinage parfois existants mais peu mobilisés.
Ne pas réduire les habitants à leurs fragilités
L’un des enjeux majeurs de cette démarche est de ne pas enfermer les habitants dans une lecture uniquement déficitaire. Une personne âgée isolée n’est pas seulement une personne “à risque”. C’est aussi une personne qui a des capacités, une histoire, une expérience, une sensibilité, des goûts, des habitudes et des envies.
C’est pourquoi l’accompagnement proposé par ReSanté-Vous s’appuie sur une logique capacitaire. Il ne s’agit pas uniquement d’identifier ce qui ne va pas, mais de repérer ce qui peut encore soutenir la personne dans son quotidien.
Qu’est-ce qui lui donne envie ? Qu’est-ce qu’elle faisait auparavant ? Qu’aimerait-elle reprendre ? Quel lien pourrait être réactivé ? Quelle activité pourrait lui redonner confiance ? Quel espace collectif pourrait être suffisamment sécurisant pour qu’elle accepte d’y participer ?
Cette manière de travailler rejoint une conviction forte de ReSanté-Vous : la prévention ne prend réellement sens que lorsqu’elle permet aux personnes de redevenir actrices de leur santé, de leurs liens et de leur quotidien.
« Ce qui nous intéresse, c’est de partir des capacités et des envies des habitants. Même lorsqu’il y a de la fragilité, il y a toujours quelque chose sur lequel on peut s’appuyer. »
Cette posture transforme la relation d’accompagnement. La personne n’est pas seulement destinataire d’une action. Elle devient partie prenante de ce qui peut se construire pour elle, avec elle et autour d’elle.
Des fragilités sociales à la mise en mouvement
L’expérimentation menée à Orthez montre que le repérage de l’isolement social peut devenir un point de départ, à condition de ne pas s’arrêter au constat.
Une fois les situations repérées, l’enjeu est de créer des passerelles : vers des activités, vers des acteurs locaux, vers des temps collectifs, vers des espaces de parole, vers des relations de voisinage ou vers des dispositifs de prévention adaptés.
La mise en mouvement peut prendre des formes très simples. Un premier échange. Une invitation à participer. Une activité adaptée. Une rencontre avec d’autres habitants. Un accompagnement vers une sortie. Une orientation vers un partenaire. Une reprise progressive de confiance.
Ce sont parfois de petites choses, mais elles peuvent produire des effets importants.
« Pour certaines personnes, le plus difficile est de franchir la première marche. Une fois que la confiance est là, que le lien est créé, on voit des envies réapparaître. »
C’est dans cette progression que l’accompagnement prend tout son sens. La prévention n’est pas seulement une action ponctuelle. Elle devient un processus qui permet à la personne de retrouver une place, un rythme, une capacité d’agir.
La coopération comme condition de réussite
Une telle démarche ne peut pas reposer sur un seul acteur. L’isolement social est un phénomène complexe, qui appelle des réponses croisées. Il concerne l’habitat, la santé, la mobilité, les liens sociaux, l’accès aux droits, la participation à la vie locale, la confiance en soi et la reconnaissance de la place des personnes âgées dans leur environnement.
À Orthez, la coopération entre ReSanté-Vous et Office 64 de l’Habitat a permis de croiser les compétences. Le bailleur apporte sa connaissance du terrain et des locataires. ReSanté-Vous apporte son expertise en prévention, en gérontologie, en aller-vers et en accompagnement des capacités. D’autres acteurs du territoire peuvent ensuite être mobilisés selon les besoins identifiés.
Cette coopération illustre une idée chère à Jean-François Serres : les solidarités “froides”, celles des institutions, des dispositifs et des organisations, peuvent permettre de faire naître des solidarités “chaudes”, celles du voisinage, de l’entraide, de la proximité et des liens humains.
Dans cette expérimentation, l’institution crée le cadre. Elle rend possible l’action. Elle ouvre une porte. Mais l’enjeu final est bien de faire émerger des relations plus vivantes, plus proches, plus durables autour des habitants.
« Les dispositifs sont utiles s’ils permettent de recréer du lien réel. L’objectif, ce n’est pas seulement d’organiser une réponse institutionnelle, c’est aussi de permettre aux solidarités de proximité de reprendre une place. »
TRANSIS LAB : expérimenter pour mieux vieillir dans les territoires
Le projet TRANSIS LAB (Projet POCTEFA) offre un cadre propice à ce type d’expérimentation. En croisant les regards entre territoires, acteurs sociaux, professionnels de santé, chercheurs, collectivités et partenaires institutionnels, il permet d’explorer de nouvelles manières d’accompagner le vieillissement.
L’expérience menée à Orthez avec Office 64 de l’Habitat montre que les bailleurs sociaux peuvent jouer un rôle important dans les politiques du bien vieillir. Ils ne sont pas uniquement gestionnaires de logements. Ils sont aussi des acteurs de proximité, capables de contribuer au repérage des fragilités, à la prévention et à la construction de réponses territoriales.
Cette approche ouvre des perspectives nouvelles. Elle invite à penser l’habitat social comme un espace possible de prévention, d’observation, de coopération et de mise en lien.
À l’heure où le vieillissement de la population interroge l’organisation des territoires, cette expérimentation rappelle que les réponses ne se trouvent pas uniquement dans les établissements ou les services spécialisés. Elles se construisent aussi dans les lieux de vie ordinaires : les résidences, les quartiers, les halls d’immeuble, les espaces communs, les relations de voisinage.
Une dynamique appelée à se poursuivre
L’expérimentation conduite à Orthez constitue une première étape. Elle confirme l’intérêt de construire des démarches de prévention en lien étroit avec les bailleurs sociaux et les acteurs locaux.
Dans cette continuité, ReSanté-Vous souhaite poursuivre ce type d’approche avec d’autres partenaires engagés autour du bien vieillir, de l’habitat et du lien social. Une nouvelle expérimentation est notamment en préparation avec la Ville de Rochefort et l’OPH Rochefort Océan.
L’ambition reste la même : partir des lieux de vie, aller vers les habitants, comprendre leurs fragilités sans les réduire à celles-ci, puis construire avec eux des réponses qui soutiennent leurs capacités et leur pouvoir d’agir.
Cette démarche invite à regarder autrement la prévention. Elle ne commence pas toujours dans un lieu de soin. Elle commence parfois au pied d’un immeuble, dans une résidence, lors d’un échange avec un professionnel de proximité, à partir d’un signal faible ou d’une rencontre.
Prévenir, c’est aussi permettre aux habitants de continuer à habiter pleinement leur territoire.
Habiter, ce n’est pas seulement disposer d’un logement. C’est pouvoir se sentir relié, reconnu, attendu, utile. C’est pouvoir participer, faire des choix, entretenir des relations, prendre soin de soi et parfois des autres.
L’expérience menée avec Office 64 de l’Habitat montre qu’en partant du logement, il est possible d’ouvrir bien plus qu’une porte. Il est possible de recréer du lien, de soutenir les capacités, de remettre du mouvement dans les parcours de vie et de faire de l’habitat un véritable levier de prévention.
C’est tout le sens de cette démarche : accompagner les fragilités sociales sans oublier les forces des habitants.
Projet POCTEFA (2024-2026), l’objectif de TRANSIS LAB est de créer un Living Lab transfrontalier en tant que laboratoire d’expérimentation à usage partagé pour promouvoir 6 expériences pilotes. Elles ont vocation à connecter différentes ressources d’accompagnement socio-sanitaires pour améliorer la qualité de vie de 400 personnes âgées fragiles en milieu rural dans les régions d’Euskadi, Navarre, Nouvelle-Aquitaine et Occitanie.
Dossier › Programme Encapacité : le défi des collectivités
Récit › Tisser des liens pour s’entraider...
Regard extérieur › Pierre-Olivier LEFEBVRE, Délégué Général du RFVAA
Reportage › Transis Lab : retour sur l'expérimentation à Orthez
Rétrospective › L’actu ReSanté-Vous de mars à mai 2026 (article à venir)
Revue de presse › Décembre 2024 à février 2025
Le Lab du sens collectif › Inscription au colloque de restitution
Éclaireurs 2026 › Clôture du défi le 8 juillet
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