Regards extérieurs ›
Interview de Soufiane ROUISSI
  • Soufiane ROUISSI Maître de conférences HDR, Vice-Président délégué au numérique à l'Université de Bordeaux Montaigne
Posté le 18 février 2021 dans Regards extérieurs

Guy LE CHARPENTIER : En tant qu’universitaire quelles sont les opportunités et les menaces qu’offrent selon vous les formations distancielles ?

Soufiane ROUISSI : Depuis le printemps 2020, la mise à distance s’est imposée à toutes et tous, au travers des périodes successives de confinement et quasiment sur l’ensemble des domaines de l’activité humaine. Cette situation a particulièrement touché le monde universitaire avec des étudiantes et étudiants qui ont suivi très peu de cours en présence dans les locaux des établissements d’enseignement supérieur lors de l’année 2020. Pourtant, la formation à distance n’existe pas qu’en temps de crise et il convient de rappeler qu’elle est porteuse d’avantages sans oublier pour autant certains risques ou écueils que nous devons garder à l’esprit.

Tout d’abord en ce qui concerne les opportunités, je pourrais dire que les formations à distance permettent d’étudier depuis des lieux différents (mobilité et liberté géographique) et à des moments en adéquation avec les rythmes de vie. C’est la rupture avec le cadre spatio-temporel classique. La mise en ligne de supports pédagogiques se matérialise par une multiplicité de formats (images, vidéos, sons), par une richesse d’accès à des ressources (produites et/ou sélectionnées en ligne), par une interactivité rendue possibilité par les technologies. De plus, un certain formalisme est parfois plus pris en compte, la distance nécessitant une rigueur plus accrue en ce qui concerne l’information (syllabus de cours, planning de remise des travaux) et demandant à l’apprenant de se prendre en charge sous une forme d’autorégulation.

Certaines activités peuvent aussi se dérouler sans les limites de la salle de classe à travers les outils collaboratifs qui permettent de rendre actif/acteur les étudiants pendant des séances synchrones orientées application (brainstorming, conception d’un livrable…). Les échanges en mode asynchrone peuvent être poursuivis à travers des forums de discussion ou d’entraide qui eux-mêmes donnent le temps de la réflexion, de la compréhension de ses idées et de celles des autres étudiants (ce qui est bien plus difficile qu’à l’oral). Sur le même principe il est possible de visionner une vidéo plusieurs fois, de l’interrompre à souhait pour mieux comprendre.

Quelques écueils doivent être pris en compte car la formation à distance ne va pas de soi. Sans préparation, sans motivation particulière, sans organisation, cette modalité peut s’avérer être source d’échecs. Il n’est pas rare de parler d’isolement ou d’abandon en matière de formation, la recherche sur ce sujet le montre clairement. Sans un suivi au plus près des étudiants, le risque de décrochage est important. Il est par ailleurs nécessaire de garder le lien avec les étudiants. Pour ce faire l’enseignant ou l’équipe pédagogique peuvent signaler aux étudiants leur avancement dans le parcours de formation.


GLC : Pensez-vous que la digitalisation peut être inclusive et toucher des publics éloignés du numérique ?

SR : Nos vies, que nous le voulions ou non, sont aujourd’hui fortement marquées par le numérique et les technologies qui sont supportées par celui-ci. La convergence télévision, téléphonie et informatique en est un banal exemple. De nombreuses activités du quotidien notamment en matière de formalités administratives tendent à être conduites exclusivement en ligne comme par exemple les formalités de déclaration d’impôts.

Par conséquent, non seulement la digitalisation peut mais doit aussi être inclusive. A ce titre, comme pour tous les citoyens, il est devenu indispensable de former les étudiants mais aussi les enseignants au numérique et à une culture numérique. Il ne suffit pas d’être entouré de matériels et de technologies numériques pour pouvoir penser être compétent. Passer des heures quotidiennes sur les réseaux sociaux, utiliser un téléphone mobile ne suffisent pas à pouvoir parler de culture numérique, ni de compétences en matière de numérique.

De plus, il ne faut pas oublier que la maîtrise du numérique est une des compétences clés du citoyen européen (cadre européen de compétences clés) au même titre que savoir s’exprimer dans sa langue (compétence langagière), savoir lire, écrire et compter (compétences en lecture, écriture et compétences en mathématiques et en sciences, technologies et techniques).
Les publics éloignés du numérique sont en quelque sorte victimes d’une double fracture numérique, l’éloignement pouvant se matérialiser d’une part par un déficit d’équipement (pas d’ordinateur, connexion à Internet inexistante ou faible) et d’autre part par un déficit de formation et/ou d’information.

L’accessibilité numérique est également un enjeu important et dépasse évidemment la considération réglementaire (règles d’accessibilité pour le Web coordonnées par le WAI, Web Accessibility Initiative) et devrait faire l’objet d’une plus grande prise de conscience.
Mettre en œuvre une digitalisation inclusive invite à prendre en considération les différents publics (formés ou non, personnes nécessitant une aide particulière) et les différentes dimensions que nous venons d’évoquer (réduire la distance en formant et en équipant en matériel et sur le plan méthodologique). Le chemin semble encore long…


GLC : Pouvez-vous nous décrire différentes formes d’innovations pédagogiques qui sont nées dans le contexte sanitaire actuel ?

SR :

Je ne pense pas que l’on puisse parler réellement d’innovations pédagogiques qui seraient apparues pendant la crise sanitaire. Je crois que nous avons plutôt assisté à une adaptation des enseignants et de la communauté éducative au sens large. La demande la plus forte, au tout début du premier confinement, a été orientée vers le rétablissement du contact à distance, notamment à l’aide de toutes les messageries électroniques et instantanées, aussi bien avec les dispositifs institutionnels qu’avec les solutions alternatives. Dans un second temps, lorsqu’il était avéré que la période de confinement allait durer, une autre demande est apparue pour réduire le besoin en matière de ressources éducatives, alors que de nombreux éditeurs aussi bien d’ouvrages que d’applications logicielles ont ouvert leur catalogue aux enseignants et aux apprenants.

Peut-on parler d’innovation ? Je ne crois pas. En revanche nous avons assisté à un développement massif du recours au numérique. Ce dernier s’est traduit par une forte demande en matière de formation des enseignants. Certains d’entre eux ont découvert, du jour au lendemain : la mise en ligne d’un cours sur une plateforme de formation à distance, le recours à la vidéo en ligne, la participation à des classes virtuelles avant de se demander comment organiser l’évaluation des connaissances en ligne et à distance.

Pour modérer mon propos, je dirais que des pratiques déjà connues et ancrées chez certains enseignants pionniers ont été découvertes par toute une partie de la communauté enseignante entraînant sans doute un changement de vision. Par la force des choses de nombreux enseignants ont dû adapter leur enseignement et ont donc vécu des situations où les objectifs pédagogiques étaient parfois difficilement atteints, d’autre fois bien mieux atteints et plus rapidement. Au sortir de la crise sanitaire, il sera intéressant pour les équipes pédagogiques, de faire des retours d’expérience, même si des travaux de recherche sont déjà en train de se faire. Que pourrons-nous apprendre de nos erreurs ? Que pourrons-nous retenir des pratiques émergentes ? Que restera-t-il de cette appropriation d’innovations pédagogiques lorsqu’un retour à la normale aura lieu ?


GLC : Pensez-vous que les formations distancielles peuvent apporter de la proximité entre formateurs et formés ?

SR : Je pourrais commencer par dire qu’il y a différentes formes de proximités et que celles-ci peuvent être, certes géographiques, mais aussi organisationnelles, technologiques, affectives, culturelles, sociales, relationnelles… Les situations de formation à distance peuvent resserrer les liens car paradoxalement la distance peut rapprocher. Par exemple, il est bien plus facile d’envoyer un courrier électronique à un enseignant que de lever la main dans un amphithéâtre bondé. Une réponse rapide, une présence à l’autre assurée ainsi en ligne sont des signes d’une proximité. Un enseignant qui suit ses étudiants dans leurs activités en ligne peut parfois mieux les connaître que lorsque ces derniers sont perdus dans un amphithéâtre. Même s’il est vrai que, pour des petits groupes en présence, avoir ses étudiants en face à face est difficilement remplaçable.

Pourtant, selon les situations, participer à un forum de discussion -en matière de cours en ligne je préfère parler de forum d’entraide- peut contribuer à la création de nouvelles formes de communautés d’apprentissage et d’enseignement. Des activités collaboratives bien pensées et encadrées en ligne peuvent s’avérer efficaces également mais cela ne va pas de soi et il convient de prendre le temps nécessaire et d’affecter les moyens pertinents pour la mise en œuvre de tels dispositifs. Il me semble que dans tous les cas la dimension affective est importante, les facteurs motivationnels doivent être pris en compte pour une formation pertinente. Enfin, les étudiants dans des cours en ligne ne doivent pas avoir l’impression d’être seuls, livrés à eux-mêmes.


GLC : Pour conclure avez-vous un message particulier à adresser aux lecteurs au sujet du e-learning ?

SR :L’intégration des technologies dans le contexte éducatif (enseignement primaire, secondaire et supérieur) est une question traitée depuis plusieurs décennies, avec plus ou moins de succès. L’évolution accélérée des technologies du numérique se croise, de manière encore plus marquée ces derniers temps marqués par des crises sanitaires, avec la formation tout au long de la vie. Un développement significatif des situations de télétravail, des reconversions professionnelles dans des temps plus courts, autant de situations auxquelles nous serons amenés à faire face. Pour cela, inéluctablement, nous devrons nous appuyer sur le recours à des dispositifs numériques de formation à distance, sous des formes diverses alliant de simples séquences de types tutoriel en ligne à des formations plus longues pour répondre aux exigences de notre temps.
Les défis et les questionnements en matière de formation à distance restent entiers.