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TAPAS : la prévention par le choix et la convivialité
  • Guy LE CHARPENTIER Co-Directeur de ReSanté-Vous, ingénieur en réadaptation
  • Fanny SOUM-POUYALET Chargée de Recherche & Innovation, ergothérapeute, docteure en anthropologie
Posté le 15 décembre 2020 dans Dossiers

« Mieux vaut prévenir que guérir », ce vieil adage médiéval est plus que jamais d’actualité en cette période où les messages préventifs n’ont jamais été aussi présents. Présents oui, mais en grande majorité focalisés sur les mesures « barrières » qui font quelque peu obstacle à d’autres déterminants majeurs de santé. La prévention fait partie de ces concepts dont nous avons tous une connaissance intuitive mais qui finalement pose des difficultés dès lors qu’il s’agit d’en livrer une définition précise. Cet article vous propose d’apporter un éclairage sur ce qu’est la prévention, et un focus sur un programme de prévention de la perte d’autonomie sur lequel nous travaillons depuis 2017.

La prévention, de quoi parle-t-on ?

Si l’on se réfère à l’OMS « la prévention est l’ensemble des mesures visant à éviter ou réduire le nombre et la gravité des maladies, des accidents et des handicaps ». Elle en distingue 3 types, qu’elle qualifie de primaire, secondaire ou tertiaire et qui correspondent en fait à des états successifs de la maladie. Ainsi, la prévention primaire vise à réduire l’apparition des nouveaux cas dans une population saine par la diminution des causes et des facteurs de risque. La prévention secondaire correspond à l’ensemble des mesures destinées à interrompre un processus morbide en cours pour prévenir de futures complications et limiter les incapacités. Enfin, la prévention tertiaire désigne l’ensemble des moyens mis en œuvre pour éviter la survenue de complications et de rechutes des maladies.

Dans les années 2000, un nouveau terme a fait son apparition, celui de prévention quaternaire1. Elle désigne l’ensemble des soins palliatifs auprès de malades qui ont dépassé le stade des soins curatifs et qui se trouvent en phase terminale. Cette dernière regroupe l’ensemble des actions menées pour identifier un risque de surmédicalisation, et ainsi protéger la personne d’interventions médicales invasives, en proposant des procédures de soins éthiquement et médicalement acceptables.

À la même époque, le Professeur San MarcoI proposa une définition de la prévention qui se veut globale et active dans la mesure où elle serait fondée sur une anticipation positive grâce à la participation de chacun. Ainsi, cette prévention globale se veut universelle, avec une grande place accordée à l’éducation pour la santé. Elle est aussi sélective, mais dans l’esprit du Professeur San Marco au-delà de groupes spécifiques, cette prévention sélective tient aussi compte de la présence de facteurs de risque. Elle correspond à l’éducation thérapeutique et son approche se caractérise par l’affirmation de la recherche de « la participation de chacun à la gestion de sa santé, quel qu’en soit le niveau ».

L’approche du Pr San Marco fait particulièrement écho à notre philosophie d’accompagnement reposant sur la capacitation des personnes accompagnées. En ce sens nous avons souhaité développer un programme de prévention de la perte d’autonomie fondée sur le choix, la personnalisation et une forte culture de la convivialité dans les échanges et les apprentissages.

Le programme de prévention TAPAS

Ce programme, à la consonance espagnole et conviviale, est né d’un travail de recherche et d’innovation porté par ReSanté-Vous et l’IFEIII de Bordeaux depuis 3 ans. Le programme TAPAS s’appuie sur les travaux menés à l’Université de Californie par Florence Clark2 autour du Life Style Redesign® (LSR). Développé il y a une vingtaine d’années dans le cadre de deux études de grande ampleur sur le « Bien Vieillir »3, ce dispositif de prévention primaire s’affirme comme une méthode de conduite du changement visant à favoriser les comportements favorables à la santé et au maintien de l’autonomie des personnes de plus de 60 ans. Évalué aux différentes étapes de sa conception, le LSR a fait la preuve de son efficience et de son efficacité4 et a depuis essaimé avec succès en Europe, notamment avec l’appui et le soutien du réseau ENOTHE5.

Grâce au concours de la Région Nouvelle-Aquitaine et au soutien des CFPPAIV, nous avons ainsi initié en 2017 la modélisation d’un programme adapté à la culture Française inspiré du LSR. Celle-ci a été menée en trois phases :

  • Une première expérimentation a été réalisée à travers le dispositif « Vieillir comme du bon vin » autour de quatre modules thématiques dans la métropole bordelaise afin de juger de l’intérêt et de la transférabilité du modèle du LSR.
  • La nécessité d’une adaptation de ce dispositif au contexte français ayant émergée, une phase d’analyse qualitative « S’adapter pour mieux vieillir » a été entreprise pour mieux connaître les besoins des personnes de plus de 60 ans par le biais de 27 entretiens semi-directifs menés dans la région Nouvelle-Aquitaine par les étudiants de deuxième année de l’IFE de Bordeaux. Deux focus group, avec des ergothérapeutes travaillant auprès de personnes âgées, ont permis de discuter des conditions de mise en œuvre du dispositif dans le contexte institutionnel et organisationnel de la gérontologie en France.
  • Ces travaux ont contribué à la formulation d’un dispositif6, spécifiquement français tant dans le fond que dans la forme, basé sur les principes clés du LSR. Celui-ci a alors été expérimenté dans 7 maisons de quartier de la ville de Bordeaux auprès de 42 bénéficiaires tout en étant également testé dans la région Lilloise par l’équipe partenaire de l’ESPRAD du GHICLV afin de garantir son intérêt et sa pertinence sur l’ensemble du territoire national.

Un programme aux bénéfices multiples

Les résultats croisés de cette expérimentation nationale ont non seulement démontré un bénéfice psychologique et physiologique pour les participants mais ont également mis en évidence l’intérêt de celui-ci comme outil d’animation territoriale.

L’heure est donc aujourd’hui à sa diffusion et à sa consolidation comme dispositif de prévention primaire innovant en gérontologie. Son essaimage a ainsi déjà été initié en Charente et en Charente-Maritime par les équipes de Resanté-Vous. Cette offre doit être complétée prochainement par la proposition de plusieurs supports auxquels nous travaillons activement avec nos partenaires : une formation détaillée ainsi qu’un manuel encadrant et guidant la mise en œuvre du programme français.

Renommé TaPAS (Temps d’accompagnement pour la Prévention et l’Action en Santé) afin de mettre l’accent sur l’importance qu’ont les notions de partage, de plaisir et de convivialité dans ses composantes, le programme aborde aujourd’hui un nouveau tournant : son adaptation au contexte de la distanciation sociale. Nouveau défi pour l’équipe de Resanté-Vous, l’adaptation du programme TaPAS au contexte sanitaire se présente aujourd’hui comme une opportunité pour notre équipe de contribuer à réduire la fracture numérique afin de continuer à œuvrer au décloisonnement des générations et à construire des ponts là où les vicissitudes du quotidien creusent des tranchées.

NOTES

I Jean-Louis San Marco – Professeur de médecine, ex-chef du laboratoire de santé publique de la faculté de Marseille

II IFE : Institut de Formation en Ergothérapie.

IV CFPPA : Conférence des financeurs de la prévention de la perte d’autonomie

V L’ESPRAD (equipe spécialisée de prévention et de réadaptation à domicile) du GHICL (Groupement des Hôpitaux de l’Institut Catholique de Lille) est encadrée par l’erothérapeute Amélie Saragoni.

RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

1 Gofrit ON, Shemer J, Leibovici D, Modan B, Shapira SC, « Quaternary prevention: a new look at an old challenge », The Israel Medical Association journal, vol. 2, no 7,‎ 2000, p. 498-500

2 Clark, F., Blanchard J., Sleight, A., Cogan, A., Florindez, L., Gleason, S., …, Vigen, C. (2015) The Lifestyle Redesign®: The Intervention Tested in the USC Well Elderly Studies (2è éd). Bethesda, USA: AOTA Press.

3 Clark, F., Jackson, J, Carlson, (et al.) (2011). Effectiveness of a lifestyle intervention in promoting the well-being of independently living older people : Results of The Well Elderly 2 Randomized Controlled Trial. Journal of Epidemiology and Community Health, 66, 782-790.

4 Hay J, La Bree L, Luo R, Clark F, (et al.) (2002) Cost Effectiveness of Preventive Occupational Therapy for Independent-living older Adults, Journal of American Geriatric Society, 50:1381-1388.

5 ENOTHE (European Network of Occupational Therapy in Higher Education), 2008 Developing a health promoting occupational therapy program for community living older people: Experiences from a European project group. Amsterdam: Enothe. 51 p.

6 Soum-Pouyalet, F. (2019) Lifestyle Redesign®: vers un programme de prévention primaire à la française. In Expériences en Ergothérapie, coord. M.-H. Izard, 31 ème série, Montpellier: Sauramps Médical, p. 256 -263.